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Les cinq libérateurs de dopamine

Les cinq libérateurs de dopamine

Comme expliqué dans le chapitre sur le double objectif d’un morceau de musique, un de nos objectifs en tant que créateur est de rendre notre morceau aussi attrayant et agréable à écouter que possible pour l’auditeur, afin de lui rendre accessible l’émotion que nous souhaitons transmettre.

Des dizaines d’années de recherche sur le fonctionnement du cerveau humain nous ont appris que le sentiment de « satisfaction » était associé à un cocktail de neurotransmetteurs chimiques libérés dans notre cerveau, comprenant notamment la sérotonine. Mais, la molécule principalement associée à nos « moments d’extase », celle qui nous donne envie de réécouter un morceau en boucle, semble être la dopamine.

La dopamine

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La molécule de dopamine (source: Wikipedia)

La dopamine est un neurotransmetteur présent dans certaines zones importantes du cerveau. Un neurotransmetteur est une molécule libérée dans une synapse, c’est-à-dire la jonction entre deux neurones. La dopamine est par exemple libérée dans la substantia nigra, ou substance noire, un noyau du cerveau chargé de réduire les mouvements parasites. Un déficit de dopamine dans ce noyau entraîne l’apparition de tremblements récurrents, ainsi que d’autres symptômes réunis une pathologie bien connue : la maladie de Parkinson.

Mais, la dopamine est également impliquée dans une autre zone importante du cerveau : le circuit de récompense. Pour schématiser, il s’agit d’un ensemble de neurones dont l’objectif est très simple : nous « récompenser » par un sentiment de satisfaction lorsque nous faisons quelque chose bon pour notre survie, et nous « repousser » de ce qui pourrait nous nuire.

Ce circuit de récompense est un élément essentiel à la survie de toute espèce, puisqu’il renforce en nous les comportements bénéfiques. Il peut cependant arriver que ce circuit de récompense se dérègle, notamment sous l’effet de certaines substances comme la nicotine ou l’alcool, ce qui entraîne des comportements addictifs : notre cerveau devient dépendant de la sensation de satisfaction procurée. Il semblerait que certaines personnes présentent plus spontanément que d’autres des comportements addictifs, en fonction notamment de la sensibilité de leur cerveau à la dopamine.

Le circuit de récompense, et donc la libération de dopamine, est stimulé par certaines situation de la vie quotidienne comme :

  • Manger
  • Boire
  • Faire de l’exercice physique
  • Avoir des relations sexuelles (particulièrement lors de l’orgasme)
  • Jouer, s’amuser
  • Faire du shopping

Mais, et c’est cela qui nous intéresse dans cet article, le circuit de récompense est également stimulé lors de l’écoute de musique. Les recherches ont notamment identifié cinq éléments libérateurs de dopamine, fréquemment présents dans la plupart des morceaux grand public.

À retenir

La dopamine est le neurotransmetteur principal de notre circuit de récompense, dont le but est de renforcer les comportements utiles à notre survie et notre bien-être. Elle peut être libérée lors de l’écoute d’un morceau de musique.

Les cinq libérateurs de dopamine

Il existe cinq grands libérateurs de dopamine identifiés par les recherches sur le sujet :

1. Le cerveau devine correctement ce qui va arriver

Imaginez que votre tata vous offre une enveloppe pour votre anniversaire. Les années précédentes, elle vous a toujours offert 100 euros. Vous imaginez donc que ce sera encore le cas cette année. Vous ouvrez l’enveloppe, sortez le chèque, et… il vaut 100 euros. Vous avez réussi à prédire correctement ce qui allait arriver, et votre cerveau vous récompense donc par une grande satisfaction, car savoir prédire ce qui arrive est essentiel à votre survie !

En tant que créateur musical, stimuler ce libérateur revient à « annoncer » que quelque chose va arriver, puis à offrir à l’auditeur exactement ce qu’il attendait. Par exemple, en faisant progressivement monter la hype et l’énergie d’un morceau, ce qui annonce dans notre tradition occidentale l’arrivée imminente d’un refrain, puis, exactement au moment où l’auditeur l’attend, relâcher la tension dans un majestueux impact.

On remarque que, pour que ce premier libérateur fonctionne, il faut que l’auditeur ait des attentes claires sur ce qui va se passer. Il est donc très lié à notre culture musicale et notre compréhension, plus ou moins consciente, des codes de la musique. C’est parce qu’on attend un refrain qu’on ressent de la satisfaction lorsqu’il arrive enfin ! Le moyen le plus simple de stimuler ce premier libérateur est donc de suivre les codes convenus de la musique de notre époque, notamment en ce qui concerne la structure des morceaux. On peut également le stimuler grâce à la répétition, qu’elle soit à l’échelle du morceau complet ou au sein d’une phrase musicale, et aux rimes.

2. Le cerveau se trompe, mais le résultat est meilleur que prévu

Imaginez cette fois que votre tata vous offre sa carte d’anniversaire, vous pensez qu’elle vaudra 100 euros comme chaque année, vous l’ouvrez, et le chèque affiche cette fois… 1000 euros ! Jackpot ! Vous vous êtes trompés, mais votre cerveau n’est pas mécontent : il vous offre une immense libération de dopamine.

Cela peut sembler étrange, au-delà de l’aspect financier choisi pour l’illustration, pourquoi le cerveau nous encouragerait-il alors que nous avons failli à notre tâche ? Il semblerait que le circuit de récompense cherche ici à nous encourager à continuer d’apprendre. Dans tous les cas, il s’agit d’un des libérateurs de dopamine les plus puissants lorsqu’il est correctement utilisé.

Attention, il est nécessaire que le résultat soit supérieur aux attentes pour que ce libérateur fonctionne ! Si vous ouvrez l’enveloppe et qu’elle ne contient rien, ou bien 20 euros, vous allez remercier votre tata par politesse, mais votre cerveau ne ressentira aucune satisfaction, au contraire, il ressentira même de l’aversion. Bien qu’il s’agisse également d’un apprentissage.

Dans le domaine de la création musicale, on stimule ce libérateur en créant de fausses attentes. Par exemple, en proposant une montée d’énergie qui semble culminer vers un refrain classique, puis en envoyant un refrain encore plus puissant qu’annoncé, ou alors un refrain complètement différent, ou alors en démarrant le refrain une mesure plus tard qu’attendu ; les possibilités sont infinies, tant que le résultat est meilleur que ce que l’auditeur espérait !

On observe d’ailleurs que les deux premiers libérateurs se combinent souvent très bien : on crée une première attente, que l’on satisfait exactement pour donner une référence claire à l’auditeur, puis, un peu plus tard, on recrée une attente similaire, que l’on conclut cette fois de manière inattendue.

Ces deux premiers libérateurs sont également très importants dans la création de mélodies ou de schémas de rimes. Une structure très courante est AABA : on présente au spectateur une première mélodie ou rime (A), que l’on répète presque exactement (A), ce qui stimule le premier libérateur. On change ensuite complètement de mélodie ou de rime (B), ce qui surprend et active le second libérateur. On conclut enfin en revenant sur le premier élément (A), ce qui réactive le premier libérateur. Comprendre pourquoi ce type de motifs marche est la clé pour les dépasser et créer nos propres structures.

3. La familiarité

Ce troisième libérateur semble très proche du premier, mais il est en réalité très différent. Il est activé quand le cerveau rapproche ce qu’il est en train de vivre de quelque chose qu’il connaît déjà. On a tous connu cette sensation :

Ce morceau me rappelle vaguement un autre morceau que je connais, mais je n’arrive pas à mettre le doigt sur lequel.

Voilà exactement le sentiment dont il s’agit.

Nous aimons instinctivement un morceau que nous écoutons pour la première fois lorsqu’il nous rappelle plus ou moins consciemment d’autres morceaux que nous aimons déjà, car si le circuit de récompense apprécie parfois d’être surpris, il essaie surtout de nous garder en sécurité dans notre zone de confort. Créer un bon morceau nécessite donc de connaître les auditeurs à qui il est destiné, afin de leur offrir un subtil équilibre de confort et d’inattendu.

Autrement dit, on stimule ce libérateur de dopamine en inscrivant les éléments utilisés dans la création de notre morceau dans une lignée musicale déjà existante. Cela peut être à travers son rythme, sa mélodie, ses accords, son thème, son flow, ou même sa « vibe ». Il ne s’agit évidemment pas de plagier ou de récupérer sans les modifier des éléments d’autres morceaux célèbres, mais de digérer des influences et de les distiller subtilement dans sa musique.

4. L’anticipation

Revenons à la carte d’anniversaire de votre tante. Nous avons déjà vu ensemble que de la dopamine peut être libérée au moment où vous recevez la carte et découvrez son contenu. Mais les recherches montrent que si vous attendez cette carte d’anniversaire avec impatience, de la dopamine sera déjà libérée durant votre attente, avant même le jour fatidique. L’anticipation d’un heureux événement semble déjà être une satisfaction en soi, indépendamment de l’accomplissement de l’événement en lui-même.

Quand vous écoutez un morceau de musique électronique, le moment le plus satisfaisant est censé être le « drop », l’équivalent du refrain dans la structure pop classique. C’est à ce moment que la tension se relâche et que les festivaliers se mettent à hurler et à sauter sur place avec les bras levés.

Mais, si vous avez déjà écouté ce genre de musique, vous avez dû comme moi constater que la phase qui précède le drop, appelée le « rise », qui est l’équivalent du pré-refrain dans la pop et qui a pour but de faire monter la tension avant le drop, crée par elle-même un cocktail d’émotions très intenses lorsqu’elle est bien exécutée. J’ai plusieurs fois dans ma vie eu les larmes aux yeux et le souffle coupé à la fin d’un rise intense, au moment où la tension était à son maximum, et ce avant même que le drop ne vienne libérer ma tension.

Ce quatrième libérateur de dopamine nous incite encore une fois à jouer avec les attentes du spectateur afin de maximiser son anticipation d’un résultat et attiser progressivement sa tension : par exemple, éloigner des rimes les unes des autres, ou encore distiller de subtils indices sur ce qui va arriver.

C’est particulièrement important dans l’introduction d’un morceau : créer immédiatement une tension, par exemple en coupant certaines fréquences, donnera immédiatement l’envie à l’auditeur de continuer à écouter pour libérer cette tension, tout en lui procurant un shot de neurotransmetteurs à la simple anticipation de cette libération.

5. La dynamique et le contraste

Le cinquième et dernier libérateur est un des plus simples à comprendre : notre cerveau trouve intéressants et stimulants les changements d’intensité plus ou moins brusques.

Cela est vrai pour chacun de nos cinq sens, mais il semble que cela soit particulièrement important quand il s’agit de l’audition. Du point de la vie de la survie, ce sont les bruits soudains et les modifications de notre environnement sonore qui attirent notre attention : un bruit de craquement au milieu d’une forêt calme peut signifier la présence d’un prédateur à proximité, et notre cerveau a pour objectif principal de nous prévenir du danger !

Nous avons discuté du fait que la répétition peut être un puissant libérateur de dopamine ; cependant, un son qui deviendrait trop répétitif et prévisible finirait par rentrer dans notre « paysage sonore » et devenir inintéressant. C’est d’ailleurs un point fondamental en mix : pour mettre un élément en avant, augmentez sa dynamique, donnez-lui une part d’aléatoire et d’imprévisible. Pour mettre un élément à l’arrière-plan, réduisez sa dynamique au maximum et rendez-le aussi prévisible que possible pour que le cerveau l’entende sans l’écouter.

À retenir

Les cinq libérateurs de dopamine sont :

  1. Le cerveau devine correctement ce qui va arriver (répétition)
  2. Le cerveau se trompe, mais reçoit mieux qu’anticipé (surprise)
  3. Le cerveau reconnaît quelque chose qu’il connaît déjà (familiarité)
  4. Le cerveau sent que quelque chose va arriver (anticipation)
  5. Le cerveau constate un changement brusque (contraste)