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Le double objectif d'un morceau de musique

Le double objectif d'un morceau de musique

Ma vie de créatif a changé le jour où l’on m’a expliqué qu’un morceau de musique avait en réalité deux objectifs, deux aspects complémentaires et indispensables pour créer des morceaux mémorables, efficaces, percutants et durables dans le temps.

Premier aspect : la création d’une émotion

L’objectif premier de toute œuvre d’art, quel que soit son médium d’expression, est très simple : créer chez celui qui expérience cette œuvre d’art l’émotion que le créateur souhaitait qu’il ressente.

Que le morceau porte une charge politique ou sociale forte, ou qu’il soit au contraire léger et détaché de notre réalité ; que le créateur ait vécu lui-même l’émotion qu’il souhaite transmettre, ou qu’il se mette dans les chaussures d’un personnage fictif qui l’aurait vécue ; que cette transmission d’émotion soit consciente ou non : tout morceau fait entrer son auditeur en vibration avec une certaine émotion.

Cette émotion peut être agréable ou désagréable. Elle peut être la tristesse d’avoir perdu un proche, le désespoir d’avoir perdu l’amour de sa vie, la joie de vivre dans un monde magnifique, ou encore l’envie irrésistible de se lever et de danser jusqu’au bout de la nuit ! Toutes ces émotions sont aussi légitimes et importantes les unes que les autres, et la qualité d’un morceau doit être jugée à sa capacité à instiller et magnifier l’émotion choisie chez son auditeur.

La prochaine fois que vous jugez un morceau « creux » ou « commercial », ou que vous avez du mal à vous plonger dans un genre musical qui est aux antipodes du vôtre, faites l’expérience de vous poser les questions suivantes :

  1. Quelle émotion ce morceau cherche-t-il à créer chez ses auditeurs ?
  2. Est-ce que cet objectif est atteint ?

Un morceau aux paroles tellement creuses qu’elles sont par leur seule existence une insulte à l’intelligence peut être un « bon » morceau, si l’émotion qu’il cherche à engendrer en vous est celle de vous lever et de danser, et que cet objectif est atteint. Bien sûr, un morceau peut être à la fois dansant et profond ; et c’est bien pour ça que nous sommes ici, moi à rédiger ce livre, vous à le lire !

Très souvent, lorsque nous avons du mal à rentrer dans un genre musical, c’est parce que nous ne résonnons pas avec l’émotion qu’il cherche à créer chez ses auditeurs. Un exemple frappant est celui des branches les plus hard du métal : l’émotion principale transmise est, selon moi et sans chercher à généraliser, la colère ou le dégoût. Cette émotion résonnera-t-elle avec tout le monde ? Bien sûr que non. Mais l’objectif de susciter la colère et le dégoût est-il atteint ? Parfois, et les morceaux qui atteignent cet objectif peuvent donc être qualifiés de « bons ». Comprendre un genre, c’est comprendre en premier lieu ce qu’il inspire et apporte à son auditeur.

À retenir

Abordez chaque morceau, chaque texte, chaque illustration, chaque choix artistique en vous demandant : quelle émotion est-ce que je souhaite créer chez ceux qui expérimenteront ma création ? Et quelles décisions me permettront de magnifier, d’amplifier cette émotion ?

Second aspect : la libération de dopamine

En parallèle du premier objectif émotionnel, il existe un second objectif, parallèle et tout aussi important que le premier : faire en sorte que le spectateur ressente de la satisfaction à écouter votre morceau, et, dans l’idéal, qu’il ait envie de le réécouter encore et encore !

Bien évidemment, si votre morceau atteint son objectif émotionnel, il démultiplie ses chances de revenir régulièrement dans la playlist de vos auditeurs. Mais, il existe un ensemble de techniques et de décisions qui affectent directement le circuit de récompense au cœur du cerveau de tout être humain, et entraînent la libération de cette hormone dont on entend beaucoup parler de nos jours : la dopamine (une page entière du livre sera consacrée à présenter les effets de cette molécule).

Pourquoi la plupart des morceaux grand public partagent-ils une structure similaire, pourquoi les couplets et les refrains, pourquoi les rimes, pourquoi les drops, pourquoi les syncopations, pourquoi les progressions d’accord ? Toutes ces techniques ont pour objectif commun de stimuler le mécanisme d’addiction du cerveau humain, sont utilisées dans la totalité (oui, la totalité !) des morceaux que vous entendez à la radio chaque jour, et sont donc des outils précieux pour tous les créateurs de musique, passés, présents et futurs.

Contrairement à ce que l’on pense habituellement, maîtriser ces techniques ne fera pas ressembler votre musique à celle de tous les autres ; c’est leur application superficielle, sans réelle compréhension de leurs principes sous-jacents, qui entraîne une uniformisation de la musique mainstream. L’objectif de ce livre est de vous apprendre pourquoi ces techniques fonctionnent, pour que vous puissiez trouver vos propres moyens d’atteindre les mêmes effets. Pour briser les règles, il faut déjà les connaître sur le bout des doigts.

Vous me répondrez peut-être :

Moi, je ne souhaite pas viser les canaux mainstream ; je veux faire ma musique dans mon coin, donc je n’ai pas besoin de ces techniques machiavéliques.

Très bien. Voici ma question : pour quoi et pour qui créez-vous de la musique ? Accoucher d’un morceau est une aventure longue, complexe et coûteuse ; si nous nous attelons à cette tâche, en général, c’est en caressant l’espoir d’être écouté et entendu, de toucher les autres, d’apporter quelque chose dans la vie de nos auditeurs.

Et il s’agit précisément de cela : le but de ces techniques n’est pas de manipuler votre public ; il s’agit juste d’éviter que votre morceau ne soit pénible et laborieux à écouter. Un morceau qui ne libèrerait pas de dopamine chez ses auditeurs serait une machine à engendrer des bâillements. A moins que votre objectif ne soit d’engendrer chez votre spectateur une émotion de sommeil profond, les techniques présentées dans ce livre seront sûrement utiles et bénéfiques à votre musique.

Les deux cerveaux du créateur

Un excellent morceau, quelle que soit l’époque, brille en général sur ces deux aspects, l’émotion et la dopamine.

Je suis personnellement un grand fan des fugues de Jean-Sébastien Bach ; pourquoi ces morceaux ont-ils autant d’impact sur moi, alors qu’ils ont été composés il y a plusieurs centaines d’années, dans une époque bien différente de notre ère actuelle ? Tout simplement parce qu’en plus de me procurer de belles émotions, la structure de la fugue est particulièrement libératrice de dopamine.

Au lieu de concentrer la décharge au moment des refrains, comme nous le faisons en général dans les structures modernes, la fugue est basée sur une petite phrase mélodique qui « fuit » (d’où le nom de « fugue ») d’un instrument à l’autre et revient de façon assez imprévisible tout au long du morceau. Chaque entrée de ce motif mélodique entraîne une shot de satisfaction, qui me donne envie de relancer le morceau encore et encore pour ressentir à nouveau ces petits délices musicaux !

Je reviendrai en détail sur la structure de la fugue dans un chapitre dédié ; l’objectif ici est simplement de vous montrer que les techniques de ce livre ne datent pas d’hier, et qu’en cherchant à comprendre pourquoi certaines musiques fonctionnent et d’autres non, on en revient en général aux deux aspects mentionnés dans ce chapitre. Il est donc crucial de considérer chacun de ces deux aspects tout au long du processus créatif.

À retenir

Toute œuvre doit chercher à briller dans deux aspects complémentaires : la création et la maximisation d’une émotion chez celui qui l’expérimente, et la stimulation de son circuit de récompense.