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La Règle des trois

La Règle des trois

Dans le chapitre sur les cinq libérateurs de dopamine, nous avons vu que la répétition et la surprise sont deux éléments particulièrement importants pour créer de la satisfaction et éviter autant que possible l’ennui chez l’auditeur. Il est temps de donner une application concrète de ces principes avec une des règles les plus fondamentales de la création, qu’elle soit musicale ou non : la Règle des trois !

Le principe

Le principe est simple à énoncer :

La Règle des trois
Ne jamais répéter un élément majeur à l’identique trois fois d’affilée

Pourquoi cela ? Analysons ce qu’il se passe dans la tête de l’auditeur lorsqu’il entend une phrase qui se répète plusieurs fois d’affilée :

  • Première apparition : Une nouvelle idée se présente à lui, il est donc particulièrement attentif et en alerte ; comme nous en avons discuté dans un autre chapitre, l’oreille est un sens dédié initialement à augmenter nos chances de survie, et être donc particulièrement sensible aux changements. On fait donc ici appel au cinquième libérateur de dopamine : le contraste.

  • Deuxième apparition : Notre auditeur reconnaît le début de cette phrase qu’il vient d’entendre, son cerveau suppose donc qu’elle va se terminer de la même façon que la première. Et c’est exactement ce qu’il se passe ! L’auditeur est donc satisfait, et le premier libérateur de dopamine est activé. De plus, quelqu’un qui ne connaît pas notre morceau pourrait chanter cette deuxième phrase, puisqu’il l’a déjà entendue une première fois.

  • Troisième apparition : Si cette répétition est identique aux précédentes, il n’y a plus ni l’effet de nouveauté, ni la joie d’avoir bien deviné comment la phrase va se terminer. L’auditeur devient plus passif, et cette troisième répétition commence à basculer en « second plan » dans notre champ auditif, car c’est comme cela que notre oreille fonctionne. Si c’est l’objectif, parfait ! Tous les éléments ne doivent pas être au premier plan en même temps. Mais s’il s’agit de votre mélodie principale, vous risquez de perdre une partie de l’implication de l’auditeur, et donc de l’impact émotionnel que vous pourrez créer en lui.

La solution est donc de changer cette troisième répétition, soit par une autre idée complètement différente, soit par une idée qui commence à l’identique mais se termine différemment, afin de maintenir l’intérêt et l’implication émotionnelle du spectateur. On obtient ainsi un motif dit AAB, soit une première idée (A), une répétition de cette même idée (A), et une idée différente qui vient contraster avec la première (B).

Avant de parcourir ensemble quelques exemples de l’utilisation de ce principe, j’en profite pour rappeler que si j’appelle cela une « loi », elle n’est bien évidemment qu’un simple outil à votre disposition, que vous pouvez choisir d’utiliser ou non. Elle peut servir à dynamiser une partie qui vous semblerait un peu trop redondante dans une composition existante, ou bien aider à générer de nouvelles idées lors du processus même de composition.

En résumé

Pour maximiser l’implication de l’auditeur, il faut tâcher au maximum d’éviter de répéter trois fois d’affilée la même idée musicale. Un motif de type AAB est optimal, jouant à la fois sur la répétition et l’effet de surprise.

Je compte la Règle de trois parmi les principes fondamentaux, car elle peut être utilisée dans tous les domaines de la création musicale : l’écriture des paroles, le choix des rimes, des mélodies, des arrangements, et même durant la phase de mix ! Passons maintenant quelques exemples de l’utilisation de cette loi dans la musique populaire.

Applications

Je compte la Règle de trois parmi les principes fondamentaux, car elle peut être utilisée dans tous les domaines de la création musicale : l’écriture des paroles, le choix des rimes, des mélodies, des arrangements, et même durant la phase de mix ! Passons maintenant quelques exemples de l’utilisation de cette loi dans la musique populaire.

Application 1 : La structure pop

La structure la plus courante et la plus basique dans la pop est la suivante :

Intro
Couplet
Refrain
Couplet
Refrain
Pont
Refrain
Refrain
Outro

Pourquoi cette structure fonctionne aussi bien ? Car elle respecte la Règle des trois, entre autres  ! Notre idée musicale est ici le duo « Couplet – Refrain ». On observe qu’il apparaît deux fois d’affilée, à l’identique ou presque, dans notre structure :

Intro
Couplet
Refrain
Couplet
Refrain
Pont
Refrain
Refrain
Outro

Évidemment, on cherchera au niveau des paroles et de la production à rendre les deux apparitions de cette idée différentes l’une de l’autre, mais sur le plan mélodique, il s’agit bien d’une répétition.

Si nous répétons cette idée une troisième fois, nous obtenons ce qu’on appelle une forme rondo, très utilisée dans la musique médiévale notamment :

Intro
Couplet
Refrain
Couplet
Refrain
Couplet
Refrain

Mais la structure pop respectant la Règle des trois, on choisit donc de briser cette répétition en introduisant une partie qui est, dans son ADN même, faite pour contraster avec le reste du morceau et proposer à l’auditeur un moment de répit : le pont. On propose à l’auditeur de la nouveauté, afin de le maintenir en alerte, et de préparer le retour de notre idée principale pour clôturer le morceau, d’où la structure que nous avons vue au-dessus et qui constitue l’immense majorité des morceaux pop actuels :

Intro
Couplet
Refrain
Couplet
Refrain
Pont
Refrain
Refrain
Outro

Application 2 : la construction mélodique

La structure AAB est également très utile pour construire des mélodies efficaces. On peut prendre comme exemple l’un des morceaux les plus connus de la musique classique, le « Printemps » des quatre saisons de Vivaldi :

En écoutant uniquement la première phrase, on observe qu’elle est constituée de trois blocs, dont les deux premiers sont identiques, et le troisième différent, nous donnant un premier niveau de structure AAB :

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Vivaldi - Les Quatre Saisons - Printemps - Première phrase

On observe ensuite que ce bloc de trois phrases est répété une seconde fois, puis que la mélodie part dans une toute nouvelle direction, contrastant avec la première, ce qui constitue un second niveau de structure AAB :

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0:00
Vivaldi - Les Quatre Saisons - Printemps - Trois premières phrases

Et si on observe ce troisième bloc B, on constate au passage qu’il est lui-même constitué de deux phrases identiques suivies d’une troisième phrase différente, et qu’il est répété une seconde fois avant que le morceau ne parte à nouveau encore dans une nouvelle direction ! La structure AAB est donc au coeur de la construction mélodique du morceau, et c’est, entre autres, ce qui participe à ancrer sa mélodie dans l’esprit de ses auditeurs, tout en réduisant au minimum les possibilités de s’ennuyer en proposant de nouvelles idées musicales dès que l’attention du spectateur pourrait se détourner.

Détourner la règle

Cette règle, déjà bien connue à l’époque de Vivaldi, est toujours au coeur de nos créations modernes. Connaître cette règle permet soit de s’y conformer, soit de la détourner consciemment, par exemple dans le but de transmettre une émotion particulière (on se souvient des deux objectifs d’un morceau de musique).

On peut prendre l’exemple du morceau « Sometime Around Midnight » du groupe The Airborne Toxic Event, racontant l’histoire d’un des membres du groupe croisant une de ses anciennes petites copines dans un bar, et réalisant avec une immense douleur qu’il l’aime toujours.

Play

Vers la fin du morceau (3:54), le chanteur répète cinq fois d’affilée la même phrase « You just have to see her » (approximativement « Il suffirait que vous la voyiez »), afin de plonger l’auditeur encore plus profondément dans l’état d’esprit torturé de son personnage principal. Briser la règle des trois permet ici de mettre délibérément celui qui écoute dans un état de malaise, et de souligner l’obsession du protagoniste.

Briser la règle de trois et multiplier les répétitions peut également servir à marteler un slogan et à augmenter le potentiel viral d’un morceau, comme dans le fameux « Gucci gang » de Lil Pump. Que l’on aime ou pas ce type de musique, il faut avouer que les sept répétitions du titre du morceau dès la première phrase ont le pouvoir de s’ancrer très facilement dans notre cerveau ! Cet usage plus décomplexé de la répétition est d’ailleurs devenue une caractéristique de certains rappeurs, et le morceau de Lil Pump a aujourd’hui dépassé le milliard de vues sur YouTube.

Play
À retenir

La structure AAB, qui découle directement de la Règle de trois, est un outil précieux qui peut servir dans toutes les étapes de la création musicale, et présente un bon équilibre entre répétition et surprise permettant de maximiser l’intérêt de l’auditeur. Il est cependant important de l’utiliser en connaissance de cause, et de savoir quand s’en détourner pour servir le propos du morceau.