L'approche française des rimes
La France possède une longue tradition poétique ; des poètes parmi les plus grands de l’Histoire de la littérature sont nés ou ont séjourné dans notre pays, et nous pouvons être fiers de notre patrimoine culturel.
Qui dit poésie, dit en général rimes, même si cette association est moins forte depuis un siècle environ. Les règles de la versification française datent de l’époque médiévale, où les poètes ont peu à peu commencé à s’imposer de plus en plus de contraintes dans la forme de leurs créations, et à classifier les rimes afin de juger de leur qualité. C’est également à cette époque que sont apparues les notions de rimes masculines et féminines, qui seront traitées dans un chapitre à part.
Mon objectif est ici de présenter les caractéristiques, mais surtout les limites de cette approche française, afin d’introduire le modèle anglo-saxon que j’utilise personnellement dans mes créations, et qui sera traité dans un chapitre dédié.
Les trois catégories de rimes
L’approche française classe les rimes en trois catégories principales, basées sur le nombre de phonèmes en commun : pauvres, suffisantes et riches.
Catégorie 1 : Les rimes pauvres
La rime pauvre est définie par la présence d’un seul phonème en commun, autrement dit un seul son. Voici quelques exemples :
On observe que la consonne qui précède chacune des voyelles rimées est différente : il n’y a bien qu’un seul phonème en commun.
La rime pauvre est généralement considérée comme plutôt mauvaise et à éviter dans la vision française, d’où son nom. On recherche en général à atteindre au moins la rime dite « suffisante ».
Catégorie 2 : Les rimes suffisantes
La rime suffisante est définie par la présence de deux phonèmes en commun, en général la dernière voyelle de la dernière syllabe et soit la consonne qui la suit, soit celle qui la précède :
| Consonne + voyelle | Voyelle + consonne |
|---|---|
| Enfant / Défend | Toujours / Amour |
| Château / Couteau | Allège / Cortège |
| Tortue / Pointue | Thunes / Lacunes |
Catégorie 3 : Les rimes riches
Les rimes riches possèdent trois phonèmes en commun ou plus :
Il existe des rimes encore plus « riches », c’est-à-dire avec encore plus de sons en commun, comme la rime « léonine » ou « double », qui porte sur au moins deux voyelles (Traverse / Averse), ou encore la rime trisyllabique qui englobe au moins trois voyelles (Délicatement / Battement). On peut même aller jusqu’à faire rimer un vers entier. On entre alors dans la catégorie des rimes multisyllabiques, qui seront l’objet d’un chapitre dédié !
Analysons rapidement de début d’un texte célèbre d’un des plus grands paroliers français, Francis Cabrel, pour observer son utilisation des rimes. Nous nous focaliserons ici sur les rimes dites « externes », c’est-à-dire en fin de vers. Les rimes internes feront l’objet d’un chapitre futur.
Depuis le temps que je patiente
Dans cette chambre noire
J’entends qu’on s’amuse et qu’on chante (Suffisante)
Au bout du couloir (Riche)
Quelqu’un a touché le verrou
Et j’ai plongé vers le grand jour
J’ai vu les fanfares, les barrières (?)
Et les gens autour (Suffisante)
Dans les premiers moments j’ai cru
Qu’il fallait seulement se défendre
Mais cette place est sans issue (Pauvre)
Je commence à comprendre (Riche)
Ils ont refermé derrière moi
Ils ont eu peur que je recule
Je vais bien finir par l’avoir (?)
Cette danseuse ridicule (Riche)
On peut faire plusieurs observations par rapport à ces quelques vers :
- Bien qu’étant considéré comme faisant partie d’un très bon texte d’un des plus grands paroliers du siècle dernier, ces quelques vers ne comportent pas que des rimes riches ! On observe également cette tendance dans la suite de la chanson : la plupart des rimes sont suffisantes ou pauvres. La qualité d’un texte n’est donc pas directement corrélée à la richesse de ses rimes.
- La répartition du type de rimes semble presque « aléatoire » : une rime riche et une rime pauvre peuvent se côtoyer dans le même quatrain, et il est donc difficile d’en tirer des conclusions pour l’écriture de nos propres textes. Quand utiliser quoi ?
- Enfin, on remarque que certains vers ne sont pas rimés, mais vraiment pas rimés du tout ! « Moi » et « Avoir » ne sont pas considérés comme des rimes dans l’approche française, mais comme des assonances, c’est-à-dire la répétition d’une voyelle. Encore pire, « verrou » et « barrières » n’ont absolument rien en commun. Pourquoi un grand parolier comme Francis Cabrel ferait-il cela ? Pourquoi à cet endroit-là ? Comment analyser ce choix avec les outils dont nous disposons ?
Les limites de l’approche française
On observe avec l’exemple qui précède que le modèle français de la rime, fondé sur la notion de « richesse » et le nombre de phonème en commun, possède ses limites.
La principale observation est qu’il s’agit d’un modèle descriptif, et non prescriptif. Autrement dit, il nous permet de décrire et catégoriser les rimes dans un texte existant, mais il nous apporte finalement assez peu d’outils pour l’écriture de nos propres textes. Nous avons vu en effet qu’une rime riche n’est pas toujours préférable à une rime pauvre ou suffisante, et qu’il semblerait même parfois que ne pas rimer soit le bon choix à faire !
C’est pour cela que je préfère aujourd’hui utiliser dans mon écriture le modèle anglo-saxon, qui sera l’objet du prochain chapitre.