L'approche anglo-saxonne des rimes
Nous avons vu précédemment l’approche française de la rime, centrée sur le nombre de phonèmes communs. Bien que cette classification soit la plus utilisée dans les pays francophones, nous avons souligné le fait qu’elle possédait un certain nombre de limites, notamment le fait d’être davantage descriptive que prescriptive.
Dans ma propre quête de techniques pour écrire des morceaux plus intéressants, je suis un jour tombé sur le livre « Writing better lyrics » de Pat Pattison, un des plus grands enseignants en écriture de chansons qui a notamment été le professeur de John Mayer et Gillian Welch.
Dans ce livre que je vous invite à découvrir si votre maîtrise de l’anglais vous le permet, il présente une classification de rimes complètement différente de celle que nous connaissons en France, centrée sur la notion de résolution. Cette classification a tout changé pour moi : elle m’a ouvert de nouveaux horizons en termes d’écriture, et m’a donné de nouveaux outils pour comprendre les plus petites nuances des textes que j’analysais. Je suis très excité à l’idée de vous présenter cette classification, et j’espère qu’elle vous servira dans vos prochaines créations !
Le principe de base : la résolution
Vous vous souvenez peut-être, quand nous avons parlé des cinq libérateurs de dopamine, que nous avons parlé d’attentes et de satisfaction : le cerveau humain aime à la fois être dans l’attente de quelque chose de bien, et recevoir ce quelque chose. Toute création artistique qui implique le passage du temps doit jouer sur l’alternance bien choisie de ces deux mouvements. Cela semble évident pour la mélodie ou la structure d’un morceau, mais l’approche anglo-saxonne nous apprend que le choix des rimes participe également à ce mécanisme de tension-relâchement.
Quand nous plaçons une syllabe en fin de phrase, nous créons une tension, une suspension : l’auditeur sait inconsciemment que les paroles de chansons riment généralement, et que cette syllabe doit donc trouver sa contrepartie un peu plus tard. Même si cette tension est minime et inconsciente, elle participe à maintenir son attention, et le pousse à écouter la suite afin que la rime puisse se résoudre.
Et c’est là que la classification anglo-saxonne intervient : plutôt que de distinguer les rimes en fonction de leur nombre de phonèmes communs, elle les classe en fonction de leur capacité de résolution. Une rime avec une grande résolution procurera un fort sentiment de satisfaction et de stabilité à l’auditeur. A l’inverse, une rime avec une faible résolution le laissera avec un sentiment de suspension, d’inachevé, d’instabilité. En fonction du sentiment que l’on souhaite créer, on pourra donc choisir le type de rime approprié sur cette échelle de résolution.
Avant de détailler les différentes catégories de cette classification, je vais vous proposer quelques exemples, afin que vous puissiez expérimenter ce que l’on entend par « résolution ». Considérez le quatrain suivant :
Par une belle soirée, éclairé par la Lune,
Je me promenais seul sur les rives d’un lac.
Il avait plu la veille, et le miroir des flaques
Me reflétait les toits d’une étrange commune.
Relisez ce texte plusieurs fois à voix haute, et concentrez-vous sur ce que vous ressentez lorsque les rimes se résolvent. Considérez maintenant ce second quatrain, à la structure similaire :
Par une belle soirée, éclairé par la Lune,
Je me promenais seul sur les rives d’un lac.
Il avait plu la veille, et tout autour de moi,
Se reflétaient les toits d’un village inconnu.
Sentez-vous une différence ? Normalement, ce second quatrain devrait vous sembler un peu plus instable. Considérez maintenant un dernier exemple :
Par une belle soirée, éclairé par la Lune,
Je me promenais seul sur les rives d’un lac.
Il avait plu la veille, et j’eus soudain le choc
D’entrevoir sur le sol des toitures anonymes.
Ce dernier quatrain ne possède même pas de rimes, au sens où on l’entend en poésie française ! Normalement, vous devriez avoir la sensation d’être resté sur votre faim, comme si quelque chose n’était pas totalement terminé. Comment reproduire ce sentiment chez l’auditeur, lorsque vous estimez que cela est pertinent ? C’est ce que nous allons apprendre à faire dans la suite de ce chapitre !
Il est maintenant temps d’aborder la classification anglo-saxonne. Voici un schéma qui présente ses grandes catégories, de la plus résolue à la moins résolue :
La classification anglo-saxonne est basée sur la notion de résolution, c’est-à-dire le sentiment de stabilité et de « complétude » apporté par la rime. De la même manière que la mélodie ou la structure d’une morceau peuvent créer de la tension et du relâchement, le choix des rimes peut également participer à la courbe d’énergie de la musique.
Les grandes catégories de la classification
Catégorie 1 : La rime parfaite
La définition de la rime parfaite est la suivante :
- La voyelle de la dernière syllabe est la même
- La consonne finale, s’il y en a une, est la même
- La consonne juste avant la dernière voyelle est différente
Autrement dit, la rime parfaite est à peu près équivalente à une rime suffisante ou pauvre dans la classification française, en fonction de la présence ou non d’une consonne finale. On observe déjà une sacrée différence ! Il n’existe d’ailleurs pas d’équivalent de la rime riche dans cette classification anglo-saxonne.
Voici quelques exemples de rimes parfaites :
La rime parfaite est la plus stable de toutes les rimes : la similarité très forte entre les terminaisons entraîne un fort sentiment de complétude. Elle est donc parfaite par exemple pour un refrain, qui est le moment où le moment où l’auditeur est censé ressentir le maximum de satisfaction. Elle peut également servir dans la partie calme d’un couplet, lorsque la tension n’est pas encore palpable. Enfin, son rythme naturel et agréable la rend parfaite pour évoquer un passé heureux, quelque chose d’harmonieux et de paisible.
En revanche, elle pourrait être trop stable pour un pré-refrain, là où la tension se construit peu à peu et où l’auditeur est censé être maintenu dans l’instabilité afin de préparer le refrain ! Evidemment, il s’agit d’outils créatifs et non de lois immuables.
Catégorie 2 : La rime familiale
Juste en-dessous de la rime parfaite en termes de résolution se situe la rime familiale, qui a la définition suivante :
- La voyelle de la dernière syllabe est la même
- La consonne finale, s’il y en a une, est de la même famille
- La consonne juste avant la dernière voyelle est différente
Que sont les familles de consonnes ? Il y en a trois (plosives, fricatives et nasales), séparées chacune en deux sous-familles, les voisées et les non voisées. Voici un tableau qui résume ces trois familles :
| Sous-familles | Plosives | Fricatives | Nasales |
|---|---|---|---|
| Voisées | b / d / g | v / z / j / r | m / n / ng |
| Non voisées | p / t / k | f / s / ch / r | – |
On notera que la consonne « r » peut être, en fonction du mot, voisée (comme dans « Raphaël »), ou non voisée (comme dans « tarte »). On peut également ajouter à ce tableau la consonne « L », qui est presque la seule représentante de la catégorie des consonnes spirantes latérales, et n’apparaît pas dans la classification originale du livre de Pat Pattinson.
Si deux consonnes font partie de la même famille, alors leurs sonorités sont relativement similaires ; on peut donc les substituer l’une à l’autre dans une rime. Voici quelques exemples de rimes familiales :
L’intérêt des rimes familiales est immense, car si vous lisez à haute voix les paires de mots situées dans le tableau, vous remarquerez que les rimes familiales sont presque aussi stables que les rimes parfaites ! La plupart des morceaux contemporains, que ça soit dans le rap ou dans la pop anglophone, utilisent sans modération la rime familiale.
La rime familiale ouvre un monde immense de possibilités pour tout auteur qui apprend à les utiliser : en effet, lorsque vous souhaitez une rime fortement résolue avec le mot « Chasse », vous n’êtes plus limités qu’aux mots qui terminent en « asse » ou « ace » ; vous avez maintenant accès à des mots comme « Vache », « Tâche », « Entrave », et j’en passe ! Et avoir accès à plus de mots, c’est multiplier les chances de trouver la façon parfaite d’exprimer ce que vous voulez dire.
D’ailleurs, le site Rimes Solides, un dictionnaire de rimes bien connu de tout auteur moderne, propose par défaut de ne pas limiter ses résultats qu’aux rimes parfaites, mais d’étendre ses propositions aux rimes familiales et aux assonances. Vous pouvez sélectionner « Rime » ou « Assonance » dans la colonne de gauche, en fonction de ce que vous souhaitez obtenir, puis de relancer la recherche.
Catégorie 3 : Les rimes additives et soustractives
Les rimes additives et soustractives constituent le « milieu » de notre classification, pile au centre : elles sont encore plutôt résolues, mais plus suffisamment pour être considérées comme stables. C’est donc un outil très intéressant dans certaines positions très particulières d’un morceau, ou pour transmettre certains types de sentiments précis.
Voici la définition des rimes additives et soustractives :
- La voyelle de la dernière syllabe est la même
- L’une des deux rimes possède une consonne de plus à la fin du mot
- La consonne juste avant la dernière voyelle est différente
La différence entre rime additive et soustractive est uniquement liée à l’ordre : si le premier mot rimé possède une consonne de plus que le second, on parle alors de rime soustractive (le mot final a soustrait une consonne). Si c’est le second mot qui a une consonne de plus, on parle alors de rime additive.
Quelques exemples valent mieux que mille mots :
| Rimes additives | Rimes soustractives |
|---|---|
| Chat / Patte (\a\ -> \at) | Apôtre / Hôte (\otʁ\ -> \ot) |
| Enquête / Champêtre (\ɛt\ -> \ɛtʁ) | Existe / Saucisse (\ist\ -> \is) |
| Jamais / Ramène (\ɛ\ -> \ɛn) | Chacune / Exclu (\yn\ -> \y) |
Il existe même des nuances de résolution au sein de cette catégorie, puisque la consonne qu’on ajoute ou retire peut être plus ou moins « discrète ». Les consonnes les plus discrètes sont les plosives voisées (b / d / g), elles permettent donc de former les rimes additives ou soustractives les plus stables. viennent ensuite, dans l’ordre décroissant de stabilité, les plosives non voisées (p / t / k), les fricatives voisées (v / z / k / r), les fricatives non voisées (f / s / ch / r), les spirantes latérales (L) et enfin les nasales (m / n / ng).
Personnellement, j’utilise particulièrement les rimes soustractives dans mes propres textes lorsque je souhaite créer une suspension, par exemple juste avant l’arrivée d’un refrain : le fait de retirer une consonne accentue chez l’auditeur le sentiment d’inachevé, et donc la tension, en gardant tout de même un peu le sentiment que la rime a bien été résolue. C’est un entre-deux intéressant, et un outil très puissant si bien utilisé.
Catégorie 4 : Les assonances
On continue de descendre notre échelle de résolution avec les assonances, qui ont dans cette classification une définition différente de celle couramment utilisée en français. La voici :
- La voyelle de la dernière syllabe est la même
- La consonne finale n’a aucun lien entre les deux mots
- La consonne juste avant la dernière voyelle est différente
C’est un peu comme la rime familiale, mais sans l’aspect famille. Ce sont les « vraies » rimes les plus instables de toutes, il nous faudra ensuite changer la voyelle principale pour gagner encore en instabilité. Voici quelques exemples d’assonances :
La seule chose qui relie ces mots est leur voyelle en commun, d’où le nom « assonance ». On note que dans la classification française, toutes ces rimes seraient par définition dans la catégorie « pauvres ». Mais cela ne signifie pas qu’elles sont mauvaises ou inutiles ! Encore une fois, tout est une question de stabilité et de résolution. Un personnage perdu, instable ou en décalage avec le monde qui l’entoure pourra jouer de ce type de rimes afin de transmettre son état d’esprit à l’auditeur, et ce n’est qu’une des nombreuses utilisations qu’on peut leur trouver. A vous de proposer au monde les vôtres !
Catégorie 5 : Les consonances
On quitte maintenant le monde des « rimes » au sens français, pour s’aventurer dans un territoire encore plus instable et encore moins résolu : celui des consonances. Voici leur définition :
- La voyelle de la dernière syllabe est différente
- La consonne finale est la même
- La consonne juste avant la dernière voyelle est différente
Voici quelques exemples :
La seule chose qui relie ces mots est leur consonne finale : on garde donc un tout petit sentiment de résolution, une minuscule connexion entre les deux sons. C’est un type de rimes que j’ai particulièrement vu utilisé dans les nouveaux styles de rap, dès que je retrouve un exemple concret je le rajouterai à ce chapitre !
Catégorie 6 : L’absence de rimes
Cette dernière catégorie ne faisait pas partie la classification originale de Pat Pattison, mais je la rajoute à ma classification personnelle afin de me rappeler que cette possibilité existe : tout n’est pas toujours obligé de rimer ! Éviter une rime peut par exemple donner une sensation de profond réalisme à un morceau ou à une phrase ; après tout, on ne rime pas quand on s’exprime dans la vraie vie. Nous avons par exemple vu dans le chapitre sur la classification française des rimes que dans les quatre premiers quatrains du texte de « La Corrida » de Francis Cabrel, quatre des vers ne riment pas entre eux. Si un grand parolier comme Francis Cabrel peut briser cette règle, alors nous en avons le droit aussi !
Nous avons enfin parcouru la classification complète, de la rime la plus résolue à la moins résolue. Je vous la remets ici dans son entièreté :
Dans la classification anglo-saxonne, les rimes sont classées en six grandes catégories, selon leur degré de résolution : parfaites (même voyelle, même consonne), familiales (même voyelles, consonne dans la même famille), additives ou soustractives (même voyelle, une consonne de plus ou de moins), assonances, consonances, ou absence totale de rime.
Les avantages de la classification anglo-saxonne
Découvrir et pratiquer la classification anglo-saxonne a profondément changé la façon dont j’aborde l’écriture de mes textes. Contrairement à la classification française qui sert principalement à catégoriser les rimes d’une chanson existante, la classification anglo-saxonne nous donne des outils pratiques pour choisir la bonne rime au bon moment.
Premièrement, la notion de résolution nous incite à nous questionner sur l’objectif même de notre rime : pourquoi rimer cette phrase-ci avec cette phrase-là ? Qu’est-ce que cela crée comme sentiment chez mon auditeur ? Est-ce le sentiment que je souhaite créer en lui à ce moment-là de la chanson ? Au lieu de rester prisonnier de la rime, on apprend à la considérer comme un outil à notre disposition, et on joue bien plus facilement avec ses règles.
Ensuite, et surtout, la classification anglo-saxonne ouvre de nouvelles possibilités créatives inatteignables avec la classification française seule. Plutôt que de nous focaliser sur la recherche de la rime la plus « parfaite » et complète possible, elle nous incite à explorer toutes les catégories de rimes et à ouvrir notre champ de recherche. Si le mot idéal n’existe pas dans les rimes parfaites, alors allons explorer les rimes familiales ou les rimes additives, peut-être qu’aucune rime ne fonctionnait précisément parce qu’il fallait à ce moment-là un peu d’instabilité pour magnifier le voyage émotionnel du personnage !
J’espère en tout cas que la classification anglo-saxonne vous inspire et qu’elle vous servira dans vos futures créations. Elle fournira dans tous les cas la base théorique pour tout ce qui touche à la rime dans cet ouvrage. Bonne exploration !
La rime ne devrait pas être un objectif en soi. La classification anglo-saxonne nous apprend que chaque rime complétée a un rôle à jouer dans le voyage émotionnel et la courbe d’énergie d’un morceau. Elle nous offre également plus de liberté en tant qu’auteur, en nous proposant de nouvelles possibilités créatives à explorer.