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Le naturel du langage

Le naturel du langage

Ce chapitre va me permettre de regrouper plusieurs petits sujets qui me tiennent particulièrement à coeur, mais qui, pris séparément, n’auraient pas suffisamment de matière pour constituer des chapitres à part entière. Ils ont trait à la question suivante : quelle distance peut-on raisonnablement mettre entre le langage parlé au quotidien, et le langage utilisé dans les paroles de chansons ? Doit-on chercher à respecter à tout prix le flux naturel de la langue ?

La question est plus épineuse qu’il n’y paraît au premier abord. Sur le plan personnel, je suis un fervent défenseur du « oui, il faut être au plus proche du langage parlé ». Mon objectif en tant qu’auteur/compositeur/interprète est en effet, comme je l’expliquais dans ce chapitre sur le double objectif d’un morceau de musique, de faire vivre à mon auditeur un voyage émotionnel, de le plonger entièrement dans une expérience au point qu’il oublie qu’il est en train d’écouter une chanson. Dans cette optique, tout ce qui s’éloigne du langage parlé, tout ce qui brise le flot naturel des mots, a tendance à sortir l’auditeur du « film mental » qu’il était en train de dérouler. Comme un faux raccord ou un effet spécial 3D mal fini au cinéma ferait sortir un spectateur de son voyage émotionnel, en lui faisant se poser des questions sur le film lui-même, plutôt que sur l’histoire que le film raconte. Briser le flot naturel des mots, c’est laisser pendre des ficelles au milieu de la scène de théâtre.

D’un autre côté, on peut objecter l’exemple évident des rimes : personne ne parle en rimes dans la vraie vie ! Et pourtant, même les textes de chanson les plus poignants, les plus immersifs, les plus cinématographiques présentent cette convention poétique finalement très peu naturelle. Et c’est un argument tout à fait recevable. Même dans le rap, qui propose une expérience encore plus proche du langage courant, la rime a une place prépondérante et quasi-omniprésente. Il faut donc se rendre à l’évidence : il existe bien une certaine distance entre les textes de chanson et le langage parlé, et c’est à chaque auteur de déterminer où se situe sa propre frontière.

Attention, quand je parle de respecter le flot naturel du langage, je ne parle pas de s’en tenir des platitudes que l’on pourrait entendre tous les jours ! Prenez cet exemple ultra-connu, où l’auteur va jusqu’à supplier sa bien-aimée de ne pas partir :

On a vu souvent rejaillir le feu
De l’ancien volcan qu’on croyait trop vieux Il est, paraît-il, des terres brûlées
Donnant plus de blé qu’un meilleur avril
Et quand vient le soir, pour qu’un ciel flamboie,
Le rouge et le noir ne s’épousent-ils pas ?

Jacques Brel , Ne me quitte pas , 1959

A peu près toute personne saine d’esprit reconnait volontiers que cette section est magnifiquement écrite, et emplie d’une poésie tendre et poignante. Et pourtant, hormis les rimes, elle ne présente pas de tournure ou d’inversion bizarre, pas d’accent tonique placé à un endroit incongru (nous parlerons de ce sujet plus loin dans ce chapitre), pas de mot tarabiscoté ou de rime forcée au chausse-pieds ; quand Brel interprète ce passage, on dirait qu’il s’adresse véritablement à sa bien-aimée, avec des phrases élégantes, certes, mais crédibles.

Et pour moi, c’est même cette apparente « simplicité » qui constitue la marque de fabrique des plus grands paroliers : il faut un travail titanesque pour arriver à se débarrasser de toutes les ficelles que l’auditeur pourrait apercevoir, de tous les artifices que l’on utilise généralement pour combler un manque d’inspiration, de tous les plis dans le vêtement.

Prenons, pour le plaisir, un autre extrait d’un des plus grands morceaux d’un des plus grands paroliers de tous les temps :

Je vous parle d’un temps
Que les moins de vingt ans
Ne peuvent pas connaître
Montmartre en ce temps-là
Accrochait ses lilas
Jusque sous nos fenêtres

Et si l’humble garni
Qui nous servait de nid
Ne payait pas de mine,
C’est là qu’on s’est connus,
Moi qui criais famine
Et toi qui posais nue

Charles Aznavour , La Bohème , 1965

Lisez le texte à voix haute, comme si vous vous adressiez à un groupe d’amis : tout coule et s’emboîte parfaitement. La mélodie et l’accent tonique de la langue française sont respectés, la grammaire est simple et naturelle, peu de fioritures, aucune rime ne semble forcée ; rien ne vient nous rappeler que nous sommes en train d’écouter une chanson. Nous écoutons un homme qui nous raconte ses débuts en tant qu’artiste, à une époque que la plupart d’entre nous n’ont jamais connue.

Maintenant que nous avons posé un étalon de ce qu’un texte de chanson peut être dans sa forme la plus aboutie, abordons maintenant quelques points courants que je retrouve beaucoup dans les textes d’auteurs débutants, et que je considère comme des erreurs à éviter.

L’effet Maître Yoda

J’appelle « effet Maître Yoda » des inversions grammaticales forcées, maladroites et présentes uniquement dans l’objectif de permettre la rime.

Un exemple typique, tiré de mon imagination, mais qui ressemble beaucoup à ce que je rencontre dans un certain nombre de textes qu’on me présente :

Je me souviens l’autre jour,
Notre ballade sur la plage,
Rempli de joie et d’amour
Etait ton doux visage

Même si la grammaire de la seconde phrase, « Rempli de joie et d’amour était ton doux visage », est dans l’absolu correcte, elle semble à l’oreille très peu naturelle ; on dirait plus spontanément « Ton doux visage était rempli de joie et d’amour ». Certains pourraient considérer cette tournure comme un « élan poétique » ; je la considère personnellement comme une erreur évitable, car cette inversion n’apporte rien, hormis la complétion du schéma de rime. Elle n’est pas plus puissante ou plus évocatrice dans ce sens-là ! On a l’impression que l’auteur a vu le mot « visage », et qu’il a cherché comment tordre la phrase au mieux pour pouvoir finir avec ce mot.

Les accents toniques mal placés

Une erreur plus subtile à déceler est celle de l’accent tonique mal placé. Afin de la reconnaître et de l’éviter, il est dans un premier temps nécessaire de connaître le fonctionnement de l’accent tonique en français.

On entend parfois dire qu’il n’y a pas d’accent tonique dans la langue française ; en réalité, c’est parfaitement faux ! Il y a bien un accent tonique en français, avec des règles spécifiques et strictes. Il est certes moins prononcé que dans d’autres langues, comme l’anglais où l’accent tonique a une place prépondérante dans la mélodie de la phrase, mais il existe. Il suffit d’écouter une personne s’essayer à la prononciation du français lorsque ce n’est pas sa langue maternelle pour réaliser que notre langue a sa mélodie propre !

Une première grosse différence avec la plupart des autres langues est que l’accent tonique en français est toujours situé sur la dernière syllabe du mot (hormis lorsque la dernière syllabe présente un « e » muet), pratiquement sans exception. Prononcez par exemple les mots suivants :

Enfant
Incapable
Épicurien
Armoire
Impossible
Présentement

Dans la plupart des autres langues, notamment en anglais, l’accentuation par défaut est au début du mot, avec un certain nombre d’exceptions très cadrées liées à leur terminaison.

Mais, le français possède également un second niveau d’accentuation, plus marqué encore que l’accentuation de chaque mot individuel ! Il s’agit de l’accentuation des groupes logiques. La langue française découpe chaque phrase en plusieurs « sous-phrases » liées par leur sens et leur fonction, appelées « groupes logiques », et place un accent sur la dernière syllabe de chaque groupe logique.

Lisez à voix haute, et le plus naturellement possible, ces quelques phrases :

Un enfant.
Un enfant joyeux.
Un enfant joyeux mange des pâtes.
Un enfant joyeux mange des pâtes et joue aux billes.

« Un enfant joyeux », « mange des pâtes » et « joue aux billes » constituent des groupes logiques, et le flot naturel du français est de lire chaque groupe de façon assez rapide et monotone (d’où l’impression courante que le français n’est pas une langue accentuée), et de mettre un accent sur la dernière syllabe de chacun de ces groupes. Cet accent peut être montant ou descendant, très marqué ou non, mais il est toujours placé sur la dernière syllabe.

La seule « exception » à ce flot naturel est ce qu’on appelle l‘« accent d’insistance », c’est-à-dire un accent destiné à souligner une information importante. Voici quelques exemples d’accents d’insistance :

C’est moi et personne d’autre, le maître à bord !
J’avais dit une pintade, pas deux !
J’ai un secret très important à te confier.
C’est le plugin qu’il vous faut !

Cet accent d’insistance ne suit aucune règle particulière, il se place là où nous en avons besoin. Hormis cette exception donc, le flot naturel est l’accentuation de la dernière syllabe des groupes logiques.

Maintenant que nous avons vu les règles de l’accentuation française, parlons de ce que cela implique pour nous, auteurs/compositeurs francophones : comme en anglais ou dans toutes les autres langues, il est nécessaire d’aligner les accents naturels du texte avec les accents de la mélodie ! La mélodie possède en effet ses mouvements propres, ses montées et descentes, ses pleins et ses déliés, et un mauvais alignement entre texte et mélodie et une erreur à la fois très facile à faire, très subtile à entendre, et très « amateure » même dans l’oreille de l’auditeur peu entraîné.

Reprenons l’exemple de La Bohème, de Charles Aznavour. Vous trouverez ci-dessous le premier couplet, avec les accents des groupes logiques ajoutés en rouge. Chantez ce premier couplet, et remarquez que chacun de ses accents tombe sur un accent de la mélodie, un point culminant ou une note suspendue :

Je vous parle d’un temps
Que les moins de vingt ans
Ne peuvent pas connaître
Montmartre en ce temps-
Accrochait ses lilas
Jusque sous nos fenêtres

Et si l’humble garni
Qui nous servait de nid
Ne payait pas de mine,
C’est qu’on s’est connus,
Moi qui criais famine
Et toi qui posais nue

Charles Aznavour , La Bohème , 1965

L’alignement est parfait ! Et lorsque le texte possède un accent que la mélodie ne possède pas naturellement, comme sur les mots « Montmartre » et « là », Aznavour accentue quand même très légèrement les notes correspondantes lors de son interprétation, afin de donner un rythme supplémentaire au texte.

Lorsque l’alignement n’est pas bon, on a l’impression presque subliminale que quelque chose ne va pas. C’est d’ailleurs ce qui donne cet effet presque comique des traductions littérales de chansons ! Si vous traduisez un texte de chanson d’une autre langue, et que vous chantez simplement le résultat sur la mélodie originale, le résultat a de grandes chances de sonner affreusement (et délicieusement) mal. Evidemment le nombre de syllabes ne colle généralement pas, mais de façon plus subtile, les accents de la nouvelle langue ne collent pas du tout avec ceux de la mélodie prévue pour le texte initial.

Il est difficile de trouver des exemples de mauvais placement dans la musique qui passe à la radio, mais pour illustrer en piochant dans ce que j’ai pu entendre personnellement, on m’a récemment envoyé une chanson où le mot « maman » revenait souvent et était systématiquement accentué sur la première syllabe, et ce de façon très marquée, la note en question étant la plus aiguë et la plus longue de la phrase. Lors des premières écoutes, je n’ai pas tout de suite mis le doigt sur ce qui me donnait cette impression d’amateurisme. En m’y plongeant un peu plus, j’ai réalisé que les phrases qui me semblaient « mal écrites » étaient celles où l’accent était mal placé, donnant un aspect lourd et maladroit à l’ensemble.

À retenir

Pour plonger l’auditeur à 100% dans l’histoire, il est crucial de respecter le flot naturel de la langue française. Cela passe par un accent tonique correctement placé par rapport aux mouvements de la mélodie, et à une grammaire simple et fluide, choisie pour sa pertinence et non pour permettre la rime.