Énergie, hype et tension
Tous ceux qui ont déjà essayé d’écrire un morceau au cours de leur vie ont pu constater quelque chose d’assez évident :
C’est compliqué. C’est compliqué sa maman.
Un morceau de musique est en effet l’alliance de nombreux éléments qui doivent s’emboîter ensemble comme s’ils n’étaient qu’une seule et même entité : les paroles, la mélodie, la structure, les accords, l’interprétation, la production, le mixage, le mastering, ou même le visuel de la pochette. Seule cette parfaite alchimie est capable de créer chez l’auditeur ce moment magique où il oublie qu’il est en train d’écouter une chanson, et où il commence à vivre une émotion.
Lorsque l’on commence l’écriture, on a tendance à sous-estimer la puissance de cette connexion. Je reprends l’exemple humoristique que donne Friedemann Findeisen dans son fantastique livre « The Addiction Formula », qui sert de base à ce chapitre, lorsqu’il énumère les « 10 étapes très complexes permettant d’écrire un morceau trop complexe » :
- Commencer avec un élément, par exemple une grille d’accords
- Tenter de trouver une mélodie qui fonctionne avec ces accords
- Galérer à trouver des paroles qui fonctionnent avec votre mélodie et vos accords simultanément
- Trouver des parties pour tous les autres instruments qui fonctionnent à peu près avec ce tout ce que vous avez déjà
- Refaire ces quatre étapes pour chacune des sections du morceau
- Essayer de trouver des musiciens qui correspondent au feeling du morceau, et les enregistrer en studio
- Essayer de faire en sorte que toutes vos idées fonctionnent ensemble au moment de tout rassembler dans la production, et échouer misérablement
- Envoyer le morceau sur SoundCloud
- Être déçu que personne ne l’écoute
- Mourir seul, et sans que personne n’ait jamais écouté votre morceau
Au-delà de la blague, la création musicale implique plusieurs milliers de micro-décisions, et un seul mauvais choix peut ruiner tout une oeuvre. Pour espérer écrire de bons morceaux de façon consistante et prédictible, il nous faudrait trouver un principe fédérateur, qui permettrait de relier intellectuellement et émotionnellement tous les éléments cités précédemment. Un principe qui donnerait une direction générale, sur laquelle tous les autres éléments s’aligneraient. Dans son livre, Friedemann Findeisen propose comme principe fédérateur la notion d’énergie.
L’énergie : la ligne directrice
L’énergie est un principe assez difficile à définir de façon simple, mais qui peut se ressentir facilement lorsque l’on écoute un morceau de musique. Il est basé sur les notions de gratification et d’anticipation, deux libérateurs de dopamine dont nous avons déjà parlé dans un précédent chapitre.
L’idée derrière ce concept est la suivante : afin de maximiser l’implication de notre auditeur, il faut lui préparer des moments de gratification (les refrains étant traditionnellement le paroxysme de la gratification dans la structure pop traditionnelle) et des moments d’anticipation qui précédent ces moments de gratification (traditionnellement, les pré-refrains). On peut donc déjà distinguer trois grands types de sections dans la structure d’un morceau :
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Les sections de gratification, qui en général possèdent une haute énergie : c’est là où l’implication émotionnelle est la plus forte, c’est là où tout le monde se met à sauter sur place ou sent son coeur se briser. Le volume est en général plus fort, la production plus dense, les rythmes plus rapides et marqués, l’interprétation plus intense.
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Les sections intermédiaires, qui possèdent plutôt une basse énergie : l’exemple traditionnel est le couplet. C’est dans ces parties que l’auditeur se repose, se régénère, et c’est la meilleure section pour faire avancer l’intrigue et apporter du contenu. Le volume sonore est en général plus faible, l’interprétation plus contenue, la production plus légère, la mélodie plus lacunaire.
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Les sections de transition, qui ont pour objectif de passer d’un niveau d’énergie à un autre : soit monter d’un cran, soit baisser d’un cran. On pense par exemple aux pré-refrains dans la structure traditionnelle, faisant la transition entre le couplet de basse énergie et le refrain de haute énergie. Ces sections présentent en général une évolution du volume, du rythme, de l’intensité, et de la mélodie.
Il existe évidemment des nuances d’énergie plus fines encore. Par exemple, le second couplet d’un morceau aura traditionnellement une énergie un peu plus élevée que le premier, afin de maintenir l’inertie créée par le premier refrain.
Pour illustrer cette notion d’énergie, commençons par écouter le couplet d’un morceau bien connu, « Smells like teen spirit » de Nirvana :
On peut faire les observations suivantes :
- La batterie joue un motif très simple et aéré, sans fioritures, et Dave Grohl ne frappe pas de toutes ses forces sur ses fûts.
- Cette partie de batterie est composée d’un kick, d’un snare, et d’un hat fermé. Le son du hat est court et discret.
- La guitare électrique a un son très clean et réverbéré. Elle joue des notes longues et espacées les unes des autres, donnant une ambiance posée à cette partie.
- La voix de Kurt Cobain possède une intensité basse à moyenne, et la mélodie se situe dans le milieu de sa tessiture. Les paroles sont beaucoup plus présentes et fournies que dans les autres sections.
- La basse joue un pattern simple et répétitif, à intensité modérée, en suivant la note fondamentale des accords.
Tous ces choix s’accordent dans une direction commune : créer une section de basse énergie. Pas ennuyeuse ! Mais de basse énergie. Cette basse énergie est particulièrement palpable dans le deuxième couplet, comme un retour au calme après la claque auditive du refrain.
Ecoutons maintenant le pré-refrain du morceau, qui constitue notre section de transition.
Par rapport au couplet, on peut faire les remarques suivantes :
- Le hat fermé a été remplacé par un hat ouvert, au son beaucoup plus présent et long. La section commence d’ailleurs par un coup de cymbale crash, qui marque la transition vers une énergie plus haute.
- La voix de Kurt Cobain est maintenant doublée, et les paroles fournies ont été remplacées par la répétition d’une simple phrase rythmique. Cette répétition d’une même phrase quatre fois d’affilée crée une tension (comme nous en avons déjà parlé dans le chapitre sur la Règle des trois), et entraîne une forte envie d’arriver au refrain pour résoudre cette répétition.
- La guitare électrique a toujours un son clean, mais joue cette fois un flot continu de notes, à un rythme plus rapide que sur le couplet, formant comme un tapis sonore.
Ce pré-refrain monte d’un cran sur le plan de l’énergie, et tous les éléments participent à créer une tension qui entraîne chez l’auditeur l’anticipation du refrain.
Terminons justement par analyser ensemble le refrain :
On peut relever les points suivants :
- Le hat ouvert a cette fois été remplacé par une cymbale crash, martelée par Dave Grohl. La cymbale crash est l’élément le plus énergétique de la batterie, à égalité avec le snare.
- Le snare justement a changé de motif : il s’est complexifié en s’enrichissant de ce qu’on appelle des ghost notes, des coups de snare plus faibles entre deux coups plus forts. Le pattern semble donc s’accélérer, même si le tempo est resté le même.
- La voix de Kurt Cobain est à un haut niveau d’intensité, et de la saturation vocale est rajoutée sur la plupart des notes. La mélodie est déplacée dans le haut de sa tessiture, ce qui lui permet d’atteindre ce plus grand niveau d’intensité. Les paroles sont moins fournies que dans le couplet, et la voix de Kurt est toujours doublée.
- La guitare électrique a troqué le son clean pour un son distordu, et le mixage donne plus de largeur et d’ampleur à cette guitare. Ce son distordu remplit également une plus large plage de fréquences. Le motif joué possède un rythme plus rapide et syncopé.
- La basse joue un rythme qui suit celui de la guitare électrique, dont moins répétitif et plus énergétique que celui du couplet et du pré-refrain.
- De façon globale, tous les instruments sont joués avec plus d’intensité, et le volume résultant atteint un pic durant cette section.
On observe que tous les choix faits ont pour but d’atteindre le niveau d’énergie maximum : on peut presque opposer point par point le couplet et le refrain ! Et c’est pour cela que ce morceau fonctionne aussi bien : tous les choix sont cohérents et guidés par un principe sous-jacent. Le refrain apporte une vraie gratification, le pré-refrain une vraie anticipation, et le couplet une véritable pause.
L’énergie est le principe sous-jacent qui guide les milliers de choix que nous avons à faire lors du processus de création d’un morceau. Créer une courbe d’énergie cohérente et dynamique est la clé pour maintenir l’implication de l’auditeur, et sublimer son voyage émotionnel.
Hype et tension
Dans la suite de ce livre, nous discuterons beaucoup de la courbe d’énergie. Ce chapitre présente le concept de façon globale, et tous les autres s’attarderont sur les techniques pratiques permettant de façonner la courbe de notre choix. Pour pouvoir discuter clairement de tout cela, nous avons besoin d’un vocabulaire commun. Voici donc trois mots de vocabulaire importants, qui serviront de base à tous les chapitres futurs : la hype, la tension, et la tension implicite.
La Hype
La hype représente l’énergie globale d’une section. Pour continuer sur l’exemple de Smells Like Teen Spirit, on pourrait représenter la hype de chacune des parties de la façon suivante :
Évolution de la hype dans le morceau Smells like teen spirit
La hype est donc une énergie moyenne, statique, pour chaque partie. Elle saute d’une valeur à l’autre lorsque l’on passe d’une partie à la suivante : le graphique ressemble à une ligne de gratte-ciel !
La tension
La tension représente un changement d’énergie dynamique et transitoire, le plus souvent une montée d’énergie, qui fait en général la transition entre deux parties. Pour reprendre notre exemple, on pense notamment aux fameux coups de caisse claire de Dave Grohl juste avant le refrain :
Ces coups de caisse claire créent une « rampe de lancement » transitoire vers l’énergie du refrain : la tension est en quelque sorte une pente d’énergie, comme des toits pentus sur nos gratte-ciels :
Ajout de la tension dans le morceau Smells like teen spirit
On remarque d’ailleurs au passage que dans le morceau étudié, les montées d’énergie sont annoncées, alors que les descentes d’énergie sont très brusques. Cette décision joue sur le cinquième libérateur de dopamine, le contraste. Comme l’anticipation et la gratification ne fonctionnent que pour les montées d’énergie, il faut trouver d’autres moyens de maintenir l’auditeur en alerte !
La tension implicite
Ce troisième mécanisme est particulier et assez paradoxal, et pourtant on peut l’expérimenter dans un très grand nombre de morceaux que l’on entend chaque jour à la radio.
Voici le principe : de façon assez contre-intuitive, on peut augmenter la tension et l’énergie lors d’une transition en retirant des instruments, et donc en faisant baisser l’énergie. Un peu comme reculer avant de sauter !
Écoutons quelques exemples piochés dans des morceaux très connus afin de comprendre ce concept. Tout d’abord, dans Uptown Funk de Mark Ronson et Bruno Mars, la musique s’arrête complètement durant toute la mesure juste avant le refrain, ne laissant que la voix de Bruno Mars :
L’énergie semble en apparence retomber à quasiment zéro, et pourtant c’est à ce moment-là que la tension et l’attraction du refrain sont à leur maximum ! Écoutons maintenant un autre exemple, dans le morceau Teenage Dream de Katy Perry :
Comme dans Uptown Funk, l’instrumentation se réduit drastiquement juste avant le refrain : il ne reste que le kick, et la voix de Katy Perry.
Enfin, c’est dans la musique électro que ce mécanisme est évidemment le plus présent ! La grande tradition (devenue presque un cliché de nos jours) consiste à couper les fréquences basses et aiguës juste avant le refrain, ce qui est normalement synonyme de baisse d’énergie, mais qui permet ici d’augmenter l’impact du drop qui arrive juste après, comme dans le morceau Animals de Martin Garrix :
La tension implicite est donc un mécanisme très puissant, qui, lorsqu’il est maîtrisé, arrive à jouer sur quatre des cinq libérateurs de dopamine à la fois ! On a en effet simultanément de l’anticipation, une gratification accrue, un contraste accentué avec la partie qui suit, et un sentiment de familiarité car cette technique est utilisée dans de nombreux morceaux grand public à travers l’histoire. La tension implicite permet notamment de faire paraître un refrain comme plus puissant et impactant qu’il ne l’est en réalité, en le faisant contraster un peu plus avec ce qui le précède ; et le cerveau fonctionne uniquement par comparaison. Pensez-y la prochaine fois que votre entrée de refrain vous semblera un peu molle.
La courbe d’énergie peut se décrire comme l’évolution de la hype, c’est-à-dire de l’énergie moyenne, et de la tension, c’est-à-dire de l’énergie transitoire. La tension implicite est une technique très puissante, mais délicate à maîtriser, qui consiste à retirer de l’énergie tout en augmentant la tension.
La cohérence comme maître mot
Penser un morceau comme l’évolution de sa courbe d’énergie permet en général de se poser les bonnes questions, et de jauger les possibilités infinies qui s’offrent à nous, non en fonction de leurs qualités intrinsèques, mais en fonction de leur cohérence avec la courbe d’énergie que nous désirons créer.
Une ligne mélodique, un accord, une rime, ou encore un choix de mixage qui ne seraient pas alignés avec la hype d’une section ou la tension d’une transition pourraient se comparer à un personnage lâchant une blague trop légère au moment le plus dramatique et tendu d’un film : les spectateurs sortiraient immédiatement de leur émotion et commenceraient à se poser des questions plutôt que de vivre l’instant et d’oublier qu’ils sont en train de regarder un film. Le maître mot de l’émotion est donc la cohérence.
J’ai pu observer que la plupart du temps, lorsqu’un de mes morceaux tombe à plat, c’est à cause d’une mauvaise gestion de ma courbe d’énergie : un instrument qui joue de longues notes tenues et posées là où tous les autres sont à leur maximum fait diminuer l’énergie globale d’une section, et donc son impact. Un refrain trop mou, un couplet qui part dans tous les sens, un pré-refrain qui monte trop haut ou pas assez : autant d’erreurs qui pourraient être évitées en pensant en terme de courbe d’énergie !
Posez-vous donc constamment les questions suivantes :
Lorsqu’un auditeur écoutera ce moment de mon morceau, qu’est-ce que je veux qu’il ressente ? Quelle est le niveau d’énergie qu’il doit avoir à ce moment-là ? Est-ce que je ressens moi-même cette énergie en l’écoutant ?
Vous saurez que votre travail sera terminé lorsque vous ressentirez exactement l’énergie que vous souhaitez que votre auditeur ressente à chaque instant en écoutant votre propre création. Vous devez frissonner là où vous souhaitez que votre auditeur frissonne, sentir votre coeur se serrer lorsque l’auditeur devra verser une larme, hocher frénétiquement votre tête quand l’auditeur est censé danser et sauter sur place, trépigner d’impatience à l’idée que le refrain n’arrive. Ne vous arrêtez pas avant. Un bon morceau devrait devenir de plus en plus plaisant à écouter au fur et à mesure que vous travaillez dessus, et non l’inverse !
Source : The Addiction Formula